L'année 1919 est le pivot historique de l'identité du club. Elle marque la transition politique, symbolique et juridique d'un club de quartier de l'Empire allemand vers un grand club de la République française. Voici les coulisses et les détails de ces trois dates charnières qui ont forgé la légende du RCS.
Janvier 1918 à décembre 1918 : le prélude géopolitique
Pour comprendre la précipitation des événements en 1919, il faut regarder les semaines qui ont précédé. Le Racing, lui, est passé de la rue d'Erstein au Stade de la Meinau. Pendant la Première Guerre mondiale, l'Alsace est sous contrôle militaire allemand strict. Le président du FC Neudorf est alors Louis BECKER, élu en 1909 pour stabiliser le club. Le 11 novembre 1918, l'Armistice est signé. Fin novembre, les troupes françaises entrent dans Strasbourg. L'effervescence patriotique est à son comble. C'est à ce moment précis que le comité du club découvre un fait qu'il ignorait ou fermait les yeux dessus : Louis BECKER est administrativement de nationalité allemande.
Pour un club qui s'apprête à jouer dans les ligues françaises et à représenter la fierté de la ville reconquise, maintenir un citoyen allemand à sa tête est impossible. BECKER est contraint de démissionner et quitte l'Alsace pour l'Allemagne.
19 janvier 1919 : le baptême du Racing Club Neudorf
Lors de l'assemblée générale extraordinaire organisée au restaurant Kraenker (route du Polygone), Charles BELLING est élu à l'unanimité. Il n'a que 26 ans, mais c'est une figure respectée : membre fondateur en 1906 (l'un des gamins de la rue d'Erstein) et grand champion d'athlétisme régional. BELLING comprend immédiatement que le mot Fussball Club (FC) sonne trop allemand. Il propose une francisation immédiate.
Le restaurant Kraenker se situait à l'angle de la Route du Polygone et de la Rue Jules Rathgeber, dans le quartier de Neudorf à Strasbourg. Construit initialement en 1909 pour Monsieur KRAENKER, l'immeuble a également porté le nom de restaurant « À l'Aigle d'Or » à partir de 1922, avant d'être agrandi par la famille KRANKER en 1928 et 1932. Une grande salle de bal appelée « Neuer Saal » y était accolée [en savoir plus : Archi Wiki]. Ancienne institution, cet établissement historique a fermé ses portes il y a de nombreuses décennies.

Après la création du restaurant en 1911
Il choisit le terme Racing Club, calqué sur le prestigieux Racing Club de France (RCF), fondé à Paris en 1882. Le RCF incarne alors le summum de l'élégance sportive, du patriotisme et de la structure omnisports. Le club adopte le nom de Racing Club Neudorf. À cette date, les couleurs bleu et blanc sont officiellement choisies, remplaçant les tenues d'avant-guerre, les mêmes couleurs que celles du Racing Club de France. Le maillot est alors blanc cerclé de bleu.

Équipe du Racing Club de France le jour de la finale de la Coupe Dewar en 1906 (Wikipedia, image colorisée)
Printemps 1919 : l'étape intermédiaire (RC Strasbourg-Neudorf)
Dans les mois qui suivent, le club grandit à une vitesse folle. Le football vit un boom de popularité sans précédent en France. Le nom Racing Club Neudorf commence à paraître trop restrictif : il cantonne le club à son seul quartier sud, alors que l'ambition de Charles BELLING est d'en faire l'équipe majeure de toute l'agglomération.
Pour amorcer cette transition sans froisser la base historique des supporters et des commerçants de Neudorf, le club adopte temporairement au printemps le nom de Racing Club de Strasbourg-Neudorf. C'est sous ce nom hybride que le club dépose ses premiers dossiers d'affiliation auprès de la toute jeune Fédération Française de Football (FFF), créée en avril 1919.
Le 23 septembre 1919 : l'officialisation définitive
Le 23 septembre 1919 marque l'ancrage définitif dans la postérité. Lors d'une nouvelle réunion du comité, le suffixe « -Neudorf » est définitivement abandonné. L'association adopte le nom de Racing Club de Strasbourg. La date correspond à la finalisation administrative des structures du football alsacien d'après-guerre. C'est en septembre 1919 que la Ligue d'Alsace de Football Association (LAFA) est officiellement reconnue par la FFF.
En se faisant enregistrer sous ce nom exact, le club de Charles BELLING réussit un coup de maître politique en devenant le représentant attitré de la « ville symbole » de la France retrouvée. Les autres clubs strasbourgeois de l'époque (comme l'AS Strasbourg ou le Red Star Strasbourg) perdent la guerre de l'image. BELLING profitera de cette dynamique pour installer le siège place de la Bourse et lancer la construction des grandes tribunes en bois de la Meinau dès les mois suivants.

Équipe du RCS, championne d'Alsace lors de la saison 1922-1923
Épilogue : une traçabilité historique complexifiée
L’armistice du 11 novembre 1918 marque un tournant radical pour l’Alsace et sa capitale. Réintégrée à la souveraineté française après près d'un demi-siècle sous l'autorité de l'Empire allemand, Strasbourg doit réinventer ses institutions, sa culture ... et son sport. Sur les terrains de jeu, le coup de sifflet final de la Grande Guerre exige une refonte totale du paysage footballistique local.
La fin des hostilités s'accompagne du départ des officiers, fonctionnaires et étudiants allemands qui formaient une part importante des effectifs des premiers clubs. Beaucoup de structures associatives se retrouvent exsangues, privées de leurs dirigeants, de leurs joueurs ou tout simplement de leurs infrastructures. Mais au-delà du simple impact humain, c'est une véritable mutation identitaire qui s'impose aux dirigeants sportifs. Dans le climat de patriotisme fervent et de méfiance envers l'ancienne puissance occupante qui caractérise le retour de la région à la France, maintenir un club sous une consonance germanique devient impensable.
Si cette transition est portée par un enthousiasme indiscutable, elle accentue considérablement la difficulté des historiens à retracer les filiations précises. Pierre PERNY le soulignait fort bien dans ses écrits : un même club a pu porter un nom allemand à sa création, changer de sigle lors d'une fusion dans les années 1910, adopter une dénomination française en 1919, avant d'être à nouveau contraint de ré-adopter un nom allemand pendant la tragique période de l'Annexion de fait (1940-1945).
Comprendre le football strasbourgeois de l'après-1918, c'est donc observer une incroyable capacité de résilience. Loin d'être effacées par les bouleversements politiques, les graines semées par les pionniers du début du siècle ont fleuri sous de nouvelles couleurs, jetant les bases d'un football populaire, ferveur d'une ville désormais tournée vers les compétitions nationales françaises.
Histoire à suivre ...
Sources :
- Gallica
- Livre « Le football en Alsace de 1890 à 1950 » par Pierre PERNY
- Livre « Il était une fois le Racing »
- IA pour les illustrations manquantes
- Autres sources secondaires
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