Né dans la rue, forgé dans les larmes et façonné par l'Histoire : retour sur la genèse romanesque du club phare de la capitale alsacienne. D’une bande de gamins chapardeurs de Neudorf jusqu'au grand Racing, voici comment s’est écrit le premier chapitre de la Meinau.
Automne 1906, le football strasbourgeois poursuit son développement. Dans les ruelles populaires de Neudorf, au sud de Strasbourg, un vacarme quotidien agace le voisinage. Rue d'Erstein, une grappe de gamins du quartier passe ses fins d'après-midi à taper frénétiquement dans une boule de chiffons entre des bouts de bois. Les trajectoires sont aléatoires, les pots de fleurs trépassent, les vitres volent en éclats et les robes blanches des passantes finissent régulièrement tachées. Pour les riverains, c’est une évidence : ces écoliers feraient mieux d’apprendre leurs leçons plutôt que de jouer à ce nouveau jeu venu d'Angleterre qui commence à faire fureur dans le centre-ville.
Mais dix de ces enfants sont plus têtus que les autres. Leurs noms ? ADRION, BELLING, DAHL, KOPF, KUNTH, LAMS, SCHMALBACH, SCHLOTTER, SAENGER et TUBACH. Sou après sou, ils économisent leur maigre argent de poche avec une obsession fixe : s'offrir un « vrai » ballon en cuir.
Le prof de l'école d'Erstein comme premier « sponsor »
La tirelire est pourtant trop légère. N'en pouvant plus d'attendre, Charles BELLING et Charles ADRION, les moins timides de la bande, décident d'aller frapper à la porte de leur instituteur, Monsieur ROHMER. Touché par leur dévotion, l'enseignant accepte de compléter la somme de sa poche. Sans le savoir, ce professeur vient de devenir le premier sponsor et le premier membre d'honneur de l'histoire d'un monument du football français. Le précieux cuir acheté, l'équipe a besoin d'un nom. Ce sera le Fussball Club Neudorf.
Les débuts sont pourtant un chemin de croix. Les cotisations ne suffisent même pas à réparer l'unique ballon du club. Pire : le premier match officiel, organisé contre le voisin du Schluthfeld, le FC Germania, vire au cauchemar. Menés 7-0 à la mi-temps sans avoir franchi une seule fois la ligne médiane, les gamins de Neudorf quittent le terrain en pleurs et refusent de jouer la seconde période. C'est un désastre. Une évidence s’impose : pour grandir, il faut appeler les adultes à la rescousse.
Des jets de pierres à la Meinau : l'apprentissage de la gloire
En 1909, une assemblée à l'Aigle d'Or structure le club avec l'élection d'un premier président majeur, M. Berger, après une crise interne mémorable à l'Alcazar. Intégré au championnat d'Allemagne du Sud, le FC Neudorf apprend la dureté du football de l'époque. À Offenbourg, alors qu'ils mènent 7-0, les joueurs doivent fuir la pelouse sous les jets de pierres d'un public adverse hostile. Contre Erstein, ils l'emportent 28-0 (dont 18 buts du légendaire F. SCHMALBACH). Pour s'y retrouver, le président Berger doit graver des encoches au couteau sur les poteaux en bois des buts ! En 1912, le titre de 3ème division est en poche.
Puis vient l'année charnière : 1914. Fatigué de monter et démonter les buts à chaque match sur le terrain du Polygone, le club cherche une vraie maison. Charles BELLING jette son dévolu sur le Jardin Haemmerlé. Le prix : 300 marks de loyer. Mais le rival du FC Franconia conteste farouchement cette attribution, revendiquant le terrain. Il faudra un arbitrage de la justice, rendu le 14 avril 1914, pour donner définitivement le site au FC Neudorf. Le mythique stade de la Meinau vient de trouver son propriétaire historique.
Le coup de génie patriotique de Charles BELLING
La Première Guerre mondiale éclate et fige le temps. Les hommes partent au front, tandis que les plus jeunes maintiennent le club en vie. Fin 1918, l’armistice est signé : l’Alsace redevient française. Le club doit alors affronter un séisme interne insolite : Louis BECKER, le président qui a tenu la barque pendant tout le conflit, doit démissionner en catastrophe. On vient de découvrir qu’il était … de nationalité allemande, une situation intenable dans cette période de transition géopolitique.
C'est l'enfant du quartier, Charles BELLING, désormais âgé de 26 ans, qui reprend les commandes en janvier 1919. Il a du nez, et beaucoup d'ambition. Pour acter la francisation et donner une aura de prestige à son équipe, il propose de calquer le nom du club sur le plus prestigieux modèle omnisports français de l'époque : le Racing Club de France.
Le 19 janvier 1919, le FC Neudorf est rebaptisé Racing Club Neudorf, puis Racing Club de Strasbourg-Neudorf, avant de devenir officiellement, le 23 septembre 1919, le Racing Club de Strasbourg.
Dans son livre des Sports en Alsace 1919-1923, la société d'encouragement des sports à Strasbourg liste les clubs de football, sport qui ne fait pas encore la Une des sports populaires de l'époque. Il est largement devancé par l'athlétisme (Charles BELLING, président du RCS, y donne d'ailleurs un discours) ou le canotage, on y parle aussi des sports canins. Le football y est présenté comme un sport presque nouveau.
Créé sous le nom de Straßburger Fussball Club, en 1890, l'AS Strasbourg est un club pionnier dans la capitale alsacienne. Trente ans plus tard, la liste des clubs s'est allongée et nombreux sont ceux qui existent encore aujourd'hui (FAIG, Sporting Schiltigheim, ...).
Liste des sociétés agrées :

Liste des autres sociétés :


Livre des Sports en Alsace 1919-1923
Le Racing prend son envol
Ce changement est un coup de maître. En devenant le club portant le nom de la ville symbole de la reconquête nationale, le Racing s'attire la ferveur de toute l'agglomération strasbourgeoise. BELLING, ancien athlète de haut niveau en athlétisme, voit grand. Depuis le siège de la place de la Bourse, il structure le club, fait bâtir une tribune d'honneur de 600 places à la Meinau et lance une « Commission des fêtes » qui organise des bals et des concerts au Petit Tivoli ou à l'Alcazar, faisant vibrer tout Neudorf. La presse locale se bouscule dans les restaurants de la ville où se réunit le comité directeur pour glaner les dernières exclusivités sur la vie de l'association.
En quelques années, le petit regroupement d'écoliers de la rue d'Erstein est devenu le club phare de la région. Cent ans plus tard, l'esprit de ces gamins passionnés continue de souffler sur la Meinau.
Histoire à suivre ...
Sources :
- Gallica
- Livre « Le football en Alsace de 1890 à 1950 » par Pierre PERNY
- Livre « Il était une fois le Racing »
- IA pour les illustrations manquantes
- Autres sources secondaires
En savoir plus sur les 120 ans du Racing :